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Le chemin historique de Quimper à Saint-Pol



A l'époque romaine, le centre de Quimper se trouvait sur la rive sud de l'Odet, près de l'église de Locmaria et du Mont Frugy. Partant vers le nord, la voie romaine devait passer près de la cathédrale et se diriger vers Kerfeunteun. A l'Ange Gardien, la voie pouvait se diviser, une branche partant vers le Menez-Hom par l'est de Landrévarzec, une autre vers Briec par Coat-Bily. Cependant, l'itinéraire est incertain à cet endroit. La division de la voie pouvait s'effectuer plus au nord.

Au village de Guellen (ou Guélen), à 6km au sud-ouest du bourg de Briec, la découverte d'un cavalier à l'anguipède en 1885 permet de retrouver de manière quasi-certaine la trace de la voie romaine. Ces monuments sont généralement érigés à la campagne, au bord des routes [1]. Celui de Guellen a été transporté au Musée départemental breton à Quimper.

Gouézec, chapelle des Trois-Fontaines

Au nord de Guellen, on peut suivre la voie romaine jusqu'à Pleyben. Elle passe par les Trois-Fontaines et franchit l'Aulne à Pont-Coblant. Le passage de la voie à cet endroit peut être considéré comme certain, notamment en raison de la découverte à Pont-Coblant d'une pierre en forme de pied humain [2, p. 208]. Cette pierre, découverte par l'abbé Feutreun, a contribué à faire admettre l'existence d'un gué antique à Pont-Coblant. Une importante villa gallo-romaine a également été découverte à Moguérou [2, p. 208], à 700 m à l'ouest de Pont-Coblant. On y a trouvé un petit bâtiment qui pourrait être un temple ou un monument funéraire pouvant être en rapport avec une voie antique [3, Fiche Gouézec Moguérou EA 29 062 0015].

Au nord de Pleyben, le tracé de la voie devient plus incertain. Deux itinéraires sont signalés comme possibles, l'un par Pont Keryau, l'autre plus à l'est par Kerlann [2, p.279]. Un autre itinéraire semble possible par la chapelle de la Trinité de Pleyben.

Un autre itinéraire antique est également signalé par Lennon pour relier Quimper à Brasparts [3, Chapitre 5 Les voies anciennes]. Passant par Ty Fléhan à 3,5km au nord-est du bourg d'Edern, puis à 500m à l'ouest du bourg de Lennon où il est appelé "voie romaine" et "hent coz", on peut le suivre jusqu'au niveau du Cloître-Pleyben. Le cadastre de 1813 du Cloître indique "Chemin de Lennon à Brasparts". Selon nous, il ne s'agit pas d'une voie antique reliant Quimper à Brasparts. Il s'agit plutôt d'une voie antique partiellement réutilisée pour relier Lennon à Brasparts. Au nord de Lennon, la voie antique pouvait continuer, non pas vers Brasparts, mais vers Morlaix par Loqueffret, Brennilis et Plourin-lès-Morlaix.

Au nord de Brasparts, l'itinéraire réapparaît nettement. Il était encore praticable au début du XXe siècle et on dispose de la description de Louis Le Guennec [4] :

« Le vieux chemin, au lieu de passer a l'Est du Saint-Michel pour longer les bords du Yun-Elé, escalade la montagne, droit vers le Nord. Il faut gravir une pente assez raide au milieu des cailloux roulants et des fosses profondes, ravinées par des eaux parfois torrentielles. Arrivé au sommet, on est sur un plateau assez étendu, et l'on voit au loin le chemin s'avancer, à travers la montagne aride, vers Bodenna, Roquinarc'h, Roudouderc'h, noms aux consonnances étranges, en analogie avec la nature qui leur sert de cadre. Après avoir rencontré le « Chemin du Comte », antique voie féodale frayée en pleine montagne sur un parcours de plusieurs lieues, et qui séparait autrefois les deux comtés de Léon et de Poher, comme elle limite aujourd'hui les arrondissements de Morlaix et de Châteaulin, la voie se perd sur une garenne, mais réapparaît bientôt, très large et fortement creusée, a la descente de Roudouderc'h (1), gros hameau perdu dans ces fauves solitudes, sur le versant Ouest de Toussaines, le plus haut sommet de l'Arrée après le Mont Saint-Michel. La remarque a déjà été faite que les lieux nommés Roudour se trouvent tous situés sur les points où un vieux chemin traverse a gué un ruisseau. Ici, en effet, à un kilomètre au-dessous du hameau, on franchit, au milieu d'un immense cirquc pierreux et desséché, tapissé de genêts nains et de bruyères, l'Elorn encore naissant, a peine sorti des marais du Roz-du, et qui décrit bientôt au Nord un brusque crochet pour s'échapper des montagnes par la sauvage gorge du Hengoat. Devant nous se dresse une haute crète schisteuse, bizarrement déchiquetée en saillies aiguës. Notre voie l'attaque résolument de front. Il y a là une montée assez courte, mais rude, Il faut reconnaitre que les créateurs de cette route ont habilement choisi, pour lui faire passer les montagnes, l'un des endroits les moins élevés de cette partie de la chaîne, L'altitude est seulement de 283 mètres, alors que les sommets voisins ont des cotes bien supérieures, 324, 344, 368 mètres. D'ailleurs, les quelques fatigues de l'ascension sont amplement rachetées par la vue merveilleuse qu'on découvre du faite, en même temps qu'un souffle vivifiant et frais vient caresser le front. Le regard embrasse les riches campagnes léonaises, étalant au pied des montagnes leurs cultures, leurs champs, leurs bois, leurs vallées baignées

(1) N'est-ce pas le Rudheder du cartulaire de Landévennec ? p. 161 XXXIV.

d'ombre et de lumière, leurs cent clochers à jour émergeant des verdures, jusqu'à la mer traçant sur l'horizon un demi cercle d'eau bleue. De là, les pèlerins du Tro-Breiz pouvaient apercevoir, par des temps dégagés, la flèche du Creisker marquant Saint-Pol-de-Léon, le but de leur voyage. Presque au sommet se trouve plantée sur un tertre, a gauche du chemin, une croix dite Croas-Mélar, Le Christ est ancien, mais le fùt a été remplacé en 1901, lors d'une mission, et des inscriptions bretonnes et françaises couvrent les quatre faces du dé. L'une d' elles demande au Sauveur de protéger toute la contrée qu'il domine, et d en bénir les habitants, ainsi que leurs trépassés. Cette croix doit sans doute marquer l'endroit qui vit au sixième siècle un fait miraculeux relaté dans la Vie de Saint Méloir publiée par M. de Gouvello (1). Après avoir égorgé le jeune prince Mélar ou Méloir au château de la Boissière, près Lanmeur (vers 538), Kerioltan lui trancha la tête et l'emporta à Quimper pour la présenter au tyran Rivod. On sait comment la colère divine châtia les deux misérables. Le corps de Mélar, inhumé à Lanmeur, y fut la cause d'un grand nombre de guérisons miraculeuses, dont le renom attira bientôt autour de sa sépulture des foules de pélerins. Le chef du jeune martyr, vénéré à Quimper, accomplissait aussi les mêmes prodiges , mais ce partage des reliques devint l'objet de contestations et de querelles entre les populations de Domnonée et de Cornouaille, chacune d'elles voulant posséder le précieux corps dans son intégrité. Pour apaiser la discorde, une assemblée d'évêques, de moines et de pieux laïques, résolut de s'en remettre au jugement de Dieu. 8elon la décision prise, le clergé et les fidèles de Quimper

(1) Revue historique de l'Ouest, documents, IIIe année, 1887, p. 105 à 149. M. de Gouvello a extrait sa documentation du texte du P. du Paz et d'une vie inédite du saint, remontant au XIe siècle, trouvée par dom Plaine à Meaux.

et de Lanmeur se mirent en chemin pieds nus, après un jeune de trois jours, en portant le chef et le corps du glorieux saint. Ils se rencontrèrent sur les frontières de leurs deux pays, à l'endroit où la route franchissait les montagnes d'Arrée, et, ayant placé les reliques à une certaine distance l'une de l'autre, ils se mirent en prières, attendant que le saint voulût bien manifester sa volonté par quelque miracle. Une foule immense assistait à l'épreuve, invoquant Dieu à grands cris, et récitant l'oraison dominicale. Tout à coup, aux yeux de la multitude, la tête s'éleva dans les airs et vint rejoindre le corps. C'était un signe non équivoque que Mélar voulait reposer tout entier dans son tombeau de Lanmeur. »

Commana, croix de Croas-Mélar sur la crête des Monts d'Arrée

Au delà de la légende, on dispose d'un texte du XIe siècle qui indique que la route de Quimper à Morlaix franchissait la crête des Monts d'Arrée à Croas-Mélar.

Plus au nord, la voie antique devait passer à 500m à l'ouest du bourg de Commana. Au début du Moyen Age elle a vraisemblablement été déviée pour passer par le village du Mougau et le bourg de Commana.

Au Moyen Age, les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem possédaient un établissement au village du Mougau. Le village voisin de Kerfonedig (Kaerfounric) est cité comme possession des Hospitaliers dans la charte dite de Conan IV de 1160 [5]. La chapelle dédiée à Saint-Jean au Mougau figure dans le cadastre de 1812. Elle est maintenant détruite. En revanche, la fontaine Saint-Jean existe toujours.

A un kilomètre au nord du bourg de Commana la voie antique devait se diviser, une branche partant vers Morlaix, une autre vers Roscoff. La branche de Roscoff est mentionnée dans la vie de Paul Aurélien écrite en 884 par le moine Wrmonoc. Elle est qualifiée "via publica" (voie publique). D'après B. Tanguy [6] :

« L'expression via publica s'applique très certainement ici, comme c'est généralement le cas à l'époque, à une ancienne voie romaine. Si l'on examine la carte, on constate qu'à 250 m à l'est de l'église de Plouénan, passe un ancien chemin orienté nord-sud que l'on peut suivre à peu près en droite ligne jusqu'au sud de Guimiliau, où il coupe, près du village de Rulan, l'ancienne voie romaine de Carhaix à Kerilien. Connu sous le nom de Bali Kastell «allée de Kastell Paol», il passe à peu de distance à l'ouest du village de Feunteun-Bol, en Guiclan. De Plouénan, où le rejoint le chemin de Morlaix par Pensez, il se dirige sur Saint-Pol, pour aboutir à Roscoff. A l'entrée de la ville, se produit une bifurcation: si d'un côté on oblique vers le Kreisker, de l'autre on passe à peu de distance à l'ouest de la cathédrale. »

Cette voie antique nord-sud venant de Roscoff devait continuer dans la direction de Commana. Passant à 100m à l'est de l'église de Guimiliau, elle continue plein sud sur 3 kilomètres jusqu'à Croaz Ruz. Elle devait ensuite franchir un affluent de la Penzé entre les villages de Botrez en Saint-Sauveur et Kerouandal en Commana. Au sud de l'affluent, le chemin antique semble préservé. Sa largeur est d'environ 10m. Plus au sud, il effectue la jonction avec la voie venant de Morlaix pour continuer vers Quimper.

En conclusion, entre Quimper et Saint-Pol-de-Léon, on obtient un itinéraire proche de celui proposé par Louis Le Guennec en 1922 [4]. La seule différence notable se situe au nord de Commana. De même que J. Trévédy [7, p. 217], Louis Le Guennec pensait que pour rejoindre Saint-Pol, on suivait la voie Quimper-Morlaix jusqu'à Pleyber-Christ avant de bifurquer vers Penzé où on rejoignait la voie de Morlaix à Roscoff. Cette hypothèse est maintenant considérée comme peu probable [8, p. 133]. Elle est d'autant plus étrange que R. Kerviler signale en 1874 qu'une voie antique directe reliant Guimiliau à Roscoff a été indiquée en partie par MM. de Courcy et Halléguen, et parcourue sur toute sa longueur par M. Flagelle [9, Route n°25 p. 100]. En fait, R. Kerviler proposait une jonction avec la voie Quimper-Morlaix à l'ouest de Botmeur, ce qui est incompatible avec un franchissement des Monts d'Arrée à Croas-Mélar. Cela a pu amener L. Le Guennec à négliger l'hypothèse de R. Kerviler. En fait, les hypothèses de L. Guennec et R. Kerviler sont compatibles si l'on admet que la jonction entre la voie venant de Roscoff avec celle reliant Morlaix à Quimper s'effectue à 1 kilomètre au nord du bourg de Commana. Cette dernière hypothèse est d'autant plus plausible que des vestiges de voie sont encore visibles.

Ainsi, dès le Haut Moyen Age, les pélerins pouvaient se rendre de Quimper à Saint-Pol-de-Léon en suivant une voie antique. A partir du XVe siècle, un second itinéraire a été progressivement créé pour aller de Quimper à Roscoff. Les cadastres du XIXe siècle montrent qu'il passait par Landrévarzec, Châteaulin, Saint-Ségal, Lopérec, Sizun, Landivisiau et Lambader en Plouvorn. A-t-il été utilisé comme itinéraire de pélerinage pour aller de Quimper à Saint-Pol ? Rien ne le prouve. Son développement semble plutôt lié à des impératifs commerciaux. L'ancien itinéraire par Commana a pu perdurer comme itinéraire de pélerinage. Il est resté praticable en totalité jusqu'au début du XXe siècle.

Références

  1. J.-Y. Eveillard. Les cavaliers à l'anguipède, des monuments sculptés du Finistère à l'époque gallo-romaine. Bulletin de la Société archéologique du Finistère. BSAF tome CXXXI 2002 pp. 71-90.
  2. P. Galliou. Carte archéologique de la Gaule Finistère. Maison des Sciences de l'Homme. 495 pages. Paris 2010.
  3. A. Provost. Inventaire du patrimoine archéologique du Centre Ouest Bretagne. Rapport de l'opération 2006-2007 de prospection inventaire Tome 1/4. Service régional de l'archéologie de Bretagne. Rapport SRA 2007 RAP02436. En ligne sur http://bibliotheque.numerique.sra-bretagne.fr/items/show/82
  4. L. Le Guennec. Le chemin des sept saints de Bretagne entre Quimper et Saint-Pol-de-Léon. B.S.A.F., tome XLIX, pp.65-96. 1922. En ligne sur https://societe-archeologique.du-finistere.org/bulletin_article/saf1922_0148_0181.html
  5. F. Colin. Quand l’historien doit faire confiance à des faux : les chartes confirmatives de Conan IV, duc de Bretagne, aux Templiers et aux Hospitaliers. Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, numéro 115-3. 2008. En ligne sur http://abpo.revues.org/268
  6. B. Tanguy. L'itinéraire religieux de saint Paul Aurélien en Léon. Dans Sur les pas de Paul Aurélien, Colloque Centre de recherche bretonne et celtique, CRBC 7-8 juin 1991, pp. 79-91. Brest, 1997.
  7. J. Trévédy. Le pèlerinage des sept saints de Bretagne. Bulletinde la Société archéologique du Finistère. Tome XXIII, 1896, pp.215-216. En ligne sur https://societe-archeologique.du-finistere.org/bulletin/annee_1896.html
  8. S. Le Pennec. Le réseau routier antique du Nord-Ouest du territoire osisme : les tracés et leur environnement humain. Thèse. Université de Rennes 2. 2000.
  9. R. Kerviler. Étude critique sur la géographie de la presqu'île armoricaine au commencement et à la fin de l'occupation romaine. Impr. Prud'homme Saint-Brieuc. 1874. En ligne sur https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k57839621