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Le culte des Sept-Saints en Bretagne



Au Moyen-Âge, le pèlerinage maintenant appelé Tro Breizh était connu sous le nom de Pèlerinage des Sept Saints de Bretagne. Il existe en Bretagne une vingtaine de lieux où sept saints sont, ou ont été vénérés. Certains sont dédiés à sainte Félicité, d'autres aux Sept Dormants d'Éphèse, d'autres encore à Sept Frères parfois anonymes, ou aussi aux Sept Saints fondateurs de Bretagne, Paul-Aurélien à Saint-Pol-de-Léon, Tugdual à Tréguier, Brieuc à Saint-Brieuc, Malo à Saint-Malo, Samson à Dol-de-Bretagne, Patern à Vannes et Corentin à Quimper. On va passer en revue les lieux de Bretagne dédiés aux sept saints.

La fontaine des Sept-Saints de Bulat-Pestivien (Côtes d'Armor)

Située à 200 m à l'ouest du bourg de Bulat, au bord de la route de Callac (D50), la fontaine des Sept-Saints est dédiée aux sept premiers évêques de Bretagne. Elle a été classée Monument Historique en 1913. C'est un édifice remarquable qui comprend sept bassins surmontés de sept niches.

Bulat-Pestivien, fontaine des Sept-Saints

Le pèlerinage à Notre-Dame de Bulat était très fréquenté. « De tous les points de la Bretagne bretonnante, on accourt au sanctuaire privilégié de Bulat : du Gouélo, du Tréguier, de Quimper, de Vannes et surtout de Cornouaille où chacun se plaît à l'envisager comme la ressource providentielle de la contrée » [1, pp. 57-68]. En 1694, c'est toute la paroisse de Bourbriac distante de 12 km qui est venue implorer la Vierge [1, p. 55]. D'après le rôle des décimes conservé aux archives de l'Évêché de Quimper (1788-1790), la chapelle Notre-Dame de Bulat comptait parmi les sanctuaires les plus fréquentés de la région. Elle était taxée à 33 livres quinze sols. Seule la chapelle Notre-Dame de Carmès en Neuillac atteignait cette valeur [1, p. 55].

Cinq stations appelées Saluts formaient un cercle autour du sanctuaire. La tradition en conserve toujours le souvenir, mais pas l'endroit précis de leurs emplacements [1, p. 98]. À 10 km au nord, sur la commune de Gurunhuel, près du village de Kerhenry, la croix appelée "Salut-de-Bulat" pourrait être l'une de ces croix.

La tradition fait remonter le pèlerinage à Notre-Dame de Bulat à un voeu fait par le seigneur de Pestivien si le Ciel lui accordait un fils. C'est peut-être à la suite de cet événement qu'un culte de fertilité s'est développé à Bulat. La grande fontaine située au pied de l'église est appelée Feunteun al laez, la fontaine du lait. Elle montre que le culte s'est étendu aux nourrices. En fait, les origines sont obscures. Un culte de fertilité pouvait exister à Bulat bien avant le voeu du seigneur de Pestivien. À la suite du voeu, le culte ancien a pu se transformer en dévotion à Notre-Dame.

À Saint-Servais, à 6 km au sud-ouest de Bulat, il y avait un autre pèlerinage très fréquenté. Il s'agit là d'un culte de fertilité pour les récoltes. Le nombre des pèlerins est évalué à plus de dix mille vers 1775 par Ogée :

La chapelle de Saint- Servais, sise à trois quarts de lieue de ce bourg, et dans son territoire, est très-renommée dans le pays, surtout par une assemblée qui s'y tient tous les ans, le 13 de mai, et où il se trouve plus de dix mille personnes, particulièrement de l'évêché de Vannes, qui font ce voyage pour demander une récolte abondante. Les femmes, en entrant dans cette chapelle, ôtent leurs coiffes et les mettent au bout de leurs bâtons, pour les faire toucher à la figure du saint, qu'elles prient à haute voix de leur accorder de bon blé-noir, de bonne avoine et autres grains. [2, p. 260]

À un kilomètre au nord de Saint-Servais, le Mont Saint-Michel était également le lieu d'un grand pardon [3]. M. Nassiet reprend pour Saint-Servais le terme d'« accident cosmique » en indiquant qu'on se trouve là près d'un mont, d'un ruisseau en lisière de forêt et d'une ligne de partage des eaux [4, p. 503]. En fait, c'est Bulat qui se trouve dans une zone géographique remarquable, au point de jonction de deux lignes de partage des eaux. La ligne qui sépare les eaux de l'Atlantique de celles de la Manche passe au nord de Rennes et suit une direction est pour rejoindre la Rade de Brest. Elle passe par le nord de Saint-Méen-le-Grand, le sud de Moncontour et le bourg de Bulat. Elle est rejointe à 2 km au sud-est de Bulat par une autre ligne de séparation des eaux, celle qui sépare les eaux de l'Aulne des eaux de l'Isole de l'Ellé et du Blavet. Le Blavet qui coule vers Hennebont prend sa source à 7 km à l'est de Bulat. La source du Léguer qui coule vers Lannion est séparée de celle du Blavet de seulement 1 km. L'Aulne qui coule vers Châteaulin prend sa source à 13 km au nord-ouest de Bulat. L'Hyère qui rejoint l'Aulne en passant par Carhaix prend sa source prend sa source à 5 km au nord-ouest de Bulat. On peut aussi mentionner les sources du Trieux, du Gouët et de l'Oust situées respectivement à 15, 24 et 25 km au sud-est de Bulat.

L'environnement hydrographique remarquable de Bulat est peut-être à l'origine des cultes de fertilité qui ont perduré jusqu'à nos jours. Il y a des milliers d'années, on venait peut-être déjà en pèlerinage à Bulat pour célébrer un culte de l'eau. Les lignes de partage des eaux qui se rejoignent près de Bulat ont pu faciliter les communications. En partant de la Rade de Brest, on pouvait arriver à Bulat sans traverser le moindre cours d'eau. On peut faire la même remarque pour Redon, Vannes, Auray, Lorient, Quimperlé, Quimper, Lannion, Tréguier, Saint-Brieuc, Dinard. De ce point de vue, Bulat est le centre de la Bretagne.

La chapelle Notre-Dame des Marins d'Erquy, anciennement chapelle de la Croix des Sept-Saints (Côtes-d'Armor)

La chapelle qui est bâtie sur un tertre dominant la Baie d'Erquy a connu une succession de cultes. On y a célébré la Sainte-Croix, Notre-Dame de la Croix des Sept-Saints, Notre-Dame des Marins et vraisemblablement les Sept-Saints.

Au XVIe siècle, la chapelle était située sur les terres du seigneur de Rogon qui se disait seigneur prééminencier de la chapelle. Le recteur d'Erquy y célèbrait chaque 14 septembre la fête de la Sainte-Croix [5, p. 243]. La même fête était célèbrée le même jour à Montbran, à 8 km à l'est.

À Erquy, la fête de la Sainte-Croix pouvait avoir une origine templière. La charte de Conan IV dite de 1182 donne la liste des possessions des Templiers. Elle mentionne "l’aumône d’Anger Ménassac et de son frère Thomas", Manasac dans le texte original [6]. On sait que la famille Ménassac était établie à Erquy au XIIIe siècle [5, p. 20]. À l'origine, une aumônerie des Templiers pouvait exister près de la chapelle. l

Un pouillé du diocèse de Saint-Brieuc de 1516 mentionne le nom "Capellenia de Crucis Septem Sanctus apud Erquy". Un aveu de 1683 mentionne également "la chapelle des Croix Sept Saints". Au XVIIe siècle, une chapellenie Notre-Dame est fondée dans la chapelle qui prend le nom de Notre-Dame de la Croix des Sept Saints. Cette appellation est sans doute plus ancienne. Une carte postale du XIXe siècle montre une statue en pierre du XIVe siècle de l'église d'Erquy avec la mention Notre-Dame des Croix Sept Saints, patronne d'Erquy [5, p. 245]. On trouve le terme "Croix des Six Saints" dans un aveu de 1536. Un autre aveu de 1690 mentionne "le chemin allant de la Ville-Houis à la chapelle Croix Six Saints", et en 1708, "la chapellenie Notre-Dame en la chapelle Croix Six Saints". Un acte de fondation de 1676 indique simplement "la chapelle des Croix d'Erquy" [5, p. 242]. La chapelle est entièrement reconstruite à partir de 1860 et prend le nom de chapelle Notre-Dame des Marins.

Jusqu'au milieu du XIXe siècle, on pouvait voir près de la chapelle une croix de pierre et sept statues des saints évêques portant la mitre. Vers 1950, madame Dayot, de la Ville-Rogon, assurait avoir vu jadis le fut d'une telle croix dans les herbes [5, p. 242]. L'une des statues, très érodée, est maintenant conservée dans la chapelle. C'est sans doute cette croix qui était à l'origine de l'appellation chapelle de la Croix des Sept Saints. D'après J. Trévédy, il y avait, non pas une, mais sept croix autour de la chapelle : « Cette chapelle a été rebâtie, il y a une trentaine d'années; en place d'une très ancienne chapelle entourée de sept croix; dont on voit encore les soubassements.  » [7, p. 153].

La chapelle des Sept-Saints d'Erdeven (Morbihan)

La chapelle est figurée dans le village des Sept-Saints sur le cadaste de 1811 avec une orientation est-ouest. Elle a été réédifiée en 1899 suivant une orientation nord-sud. Vers 1930, pour la mettre à l'abri des tempêtes, on la couvrit d'un berceau en béton. Le résultat fut désastreux. Les murs ont fléchi sous le poids. Il a fallu consolider l'édifice par des contreforts extérieurs et des colonnes intérieures en ciment. La voûte a quand même fini par se fissurer et la chapelle a été délaissée en 1978. En 1994, une association a entrepris de démolir les structures en béton et de remonter les murs. Les statues des septs saints ont retrouvé leur place dans la chapelle.

Erdeven, Chapelle des Sept-Saints

Après la bénédiction du 30 avril 1899, le pardon qui se tenait le dernier dimanche d'août ne cessa de prendre de l'importance. On y venait de loin, parfois de Port-Louis ou d'Hennebont. Vers 1910 on y comptait jusqu'à 6000 pèlerins. Il commençait le samedi et se terminait le dimanche après-midi par une procession avec les bannières et les statuettes des sept saints. Jusqu'en 1978, il n'a été interrompu qu'en 1944, la chapelle se trouvant dans la zone de combats autour de la base sous-marine de Lorient. Suite à la restauration, il est à nouveau célébré chaque année, même en 2020 malgré la crise sanitaire.

J. Trévédy a recueilli la légende qui se rapporte à la chapelle [8, p. 159] :

Une pauvre femme d'une seule couche avait eu sept fils. Résolue d'en garder un seul, elle chargea une servante d'aller noyer les six autres. La servante mit les six enfants dans un crible, et se hâta vers la rivière. À mi-chemin, pour se reposer, elle déposa le crible sur un bloc de granit et s'assit auprès. Aussitôt elle vit le crible s'enfonçant dans le granit; épouvantée elle voulut se lever; mais elle-même était collée à la pierre. Eperdue, elle entendit une voix disant : « Rapporte les enfants auprès de leur frère. » La femme, tout à l'heure attachée au rocher, se sent libre, prend le crible et marche. En route, elle trouve le père des enfants revenant de son ouvrage. Celui-ci mit les enfants en nourrice: tous les sept devinrent évêques.
Leurs noms, direz-vous ? ... On ne les nomme pas.
En preuve de ces dires, on vous montrera à cinquante mètres de l'emplacement de l'ancienne chapelle des Sept-Saints le bloc de granit sur laquelle fut posé le crible. Sur ce bloc, on remarque une dépression de quatre ou cinq centimètres de profondeur, à peu près circulaire. C'est l'empreinte du crible. A côté se voient des lignes irrégulières. Ce sont les marques laissées par les vêtements de la femme qui s'est assise là.

La chapelle de Locmaria-an-Hent de Saint-Yvi et sa fontaine des Sept-Saints (Finistère)

À 16 km à l'est de Quimper, la chapelle est bâtie sur la voie romaine de Vannes à Quimper ce qui a donné le nom Locmaria du chemin (Locmaria-an-Hent). Elle date du début du XVIe siècle. Sur l'autel du bas-côté sud, un tableau du XVIIe-XVIIIe siècle en bois peint représente sainte Félicité et ses sept enfants martyrs. Il porte l'inscription SAINTE FELICITE VEUVE ET MARTIRE. À quelque distance de la chapelle se trouve une fontaine vénérée qui porte toujours le nom de Fontaine des Sept Saints [9].

À l'origine, Locmaria-an-Hent s'appelait Treffiédern et dépendait du prieuré de Locamand situé à La Forêt-Fouesnant :

Le 27 février 1069, Hoël, fils d'Alain Cagnard, fondateur de Sainte-Croix de Quimperlé, continuateur des largesses de son père, fit don au prieuré de Tref Karantuc et Tref Ridiern. Un factum des Pères Jésuites, possesseurs de Logamand, expliquait en 1654, que Tref Ridiern n'est autre que la trêve Locmaria-an-Hent, qui portait d'abord ce nom, peut-être à cause du manoir de Treffidiern, appartenant au marquis de Mollac. En ladite trêve, il y avait justice patibulaire à 4 piliers posés près du manoir de Gorreker, en Locmaria. [9, p. 3]

La fontaine de Locmaria-an-Hent est mentionnée dans les rentiers du prieuré de Locamand. J. Trévédy a publié quelques extraits [7, pp. 145-146] :

Ces mentions, datées de 1622 et 1650 sont relatives aux offrandes déposées à la fontaine de Locmaria-an-hent. Elles sont identiques ; mais au rentier de 1650, il a été fait une rature qui n'est pas sans intérêt.
Voici l'extrait de ce dernier rentier :
Droits seigneuriaux dus au prieuré selon qu'ils ont été extraits du rentier général... au mois d'août 1492...
Item la neuvaine de tout ce qu'une personne déposera en allant le viage des Sept-Saints de Bretagne (ces deux derniers mots rayés).
Et en marge : C'est une fontaine qui jadis était fort fréquentée de pèlerinage, laquelle est au fief de Logomand, située proche Treffiédern.
Cette phrase démontre que, en 1622, les pèlerins ne visitaient plus la fontaine, en d'autres termes, que le pèlerinage avait cessé; mais que le souvenir en restait encore en 1650.
Mais la rature des deux mots de Bretagne nous fournit un autre renseignement.
Quels sont l'auteur, la date, la cause de cette rature ? Voici, je pense, la réponse. Les mots les Sept-Saints de Bretaigne existent au rentier de 1622. Le copiste de 1650 a sous les yeux le rentier de 1492, il le copie exactement, puis il se ravise ; il se demande ce que veulent dire ces mots Sept-Saints de Bretaigne  et ne trouvant pas la réponse, il efface les deux mots qui lui sont une énigme.

Le culte des Sept Saints de Bretagne ayant décliné, c'est sans doute après 1650 qu'apparaît le culte de sainte Félicité et de ses sept fils. Le tableau du XVIIe-XVIIIe siècle qui la représente corrobore cette hypothèse.

L'église des Sept-Saints de Brest (Finistère)

Une légende étonnante se rattache à l'ancienne église des Sept-Saints de Brest. Au village de Seiz-Kroas (les sept croix) de Landévennec, la femme du forgeron donna naissance à sept enfants. Le mari, furieux, les met tous les sept dans une maie à pâte et les abandonne à la mer. Arrivés sous le château de Brest, les enfants sont recueillis et transportés dans une maison voisine où ils meurent peu après. L'église des Sept-Saints aurait été bâtie à l'emplacement de cette maison.

L'église des Sept-Saints est attestée depuis 1506. C'était un prieuré dépendant de l'abbaye Saint-Mathieu qui a été érigé en paroisse en 1549. Elle était dédiée aux sept enfants martyrs de sainte Félicité, elle-même martyre. L'église était située près du château au bord de la rue des Sept-Saints. Elle a été démolie après un incendie en 1841 [10].

En 1683, les Bollandistes de Bruxelles ont trouvé dans le procès de canonisation de saint Yves la mention des Sept-Saints de Bretagne et de leur pèlerinage. Ils ont alors demandé au savant P. Champion, jésuite breton résidant à Brest, quels étaient ces sept saints. J. Trévédy a publié la réponse  [7, pp. 146-147] :

Le P. Champion répondit en donnant les noms des Sept Saints que nous connaissons, et il ajouta : « La piété de nos pères a consacré çà et là en Bretagne plusieurs autels et quelques chapelles ; - au nombre de ces sanctuaires est la principale église de la ville de Brest aujourd'hui paroissiale, autrefois seulement chapelle ; - un pèlerinage célèbre et fréquenté surtout au temps de saint Yves se faisait aux sept cathédrales des villes dont ils (les Sept-Saints) furent évêques ; - en ces églises ou en quelqu'autre lieu, les Sept-Saints ont-ils une fète collective et à quel jour de l'année? C'est ce que je n'ai pu savoir. »

Étrangement, en 1683, le P. Champion fait de l'église des Sept-Saints de Brest un sanctuaire du pèlerinage des Sept-Saints de Bretagne. Avait-il des informations à ce sujet ? On l'ignore. Sa réponse aux Bollandistes semble indiquer que oui. Comme à Locmaria-an-Hent, la dévotion à sainte Félicité est sans doute tardive. Le souvenir des Sept Saints de Bretagne pouvait encore être présent au XVIIe siècle avant qu'il ne disparaisse au profit d'un culte à sainte Félicité.

Le carrefour des Sept-Saints de Daoulas (Finistère)

Le carrefour des Sept-Saints est mentionné à Daoulas dans un acte de 1630 [11, p. 123] :

Le 7 des Calendes de juillet (25 juin) le même jour est mort, noble homme maitre Gabriel Omnès citoyen de Daoulas, scribe des cours de Daoulas, d'Irvillac et de Logonna, et de plus, notaire public très intègre de la Cour de Rome, lequel Gabriel nous a donné 20 sols de rente annuelle sur un ancien jardin situé rue du Baslit, et contigu au carrefour vulgairement appelé les Septs Saints. que son âme jouisse d'une paix éternelle, l'an du S. 1630.

La rue du Baslit correspond à l'actuelle Rue du Valy. Le carrefour des Sept Saints était situé à la croisée des voies de communication venant du Faou, d'Irvillac, de Loperhet et de Landerneau.

On retrouve à Daoulas la légende des Sept Saints de Brest sous une forme différente. Elle a été rapportée par Oheix en 1881 [12, pp. 260-261] :

Daoulas eut autrefois, comme Rieux, et peut-être à la même époque, une grande importance. Sur ce point, la légende serait plus facile à justifier pour Daoulas que pour Rieux. A chaque pas, autour de ce qui forme le bourg actuel, et notamment au point encore nommé la Place du marché (Marc'hallac'h), la pioche rencontre des débris considérables et des restes d'importantes constructions. Parmi ces débris, on montre la masure des Sept Saints, en racontant que, dans ce lieu, naquirent le même jour sept enfants, d'une mère déjà chargée de famille, et aussi pauvre que féconde. Les habitants de Daoulas, auxquels, ainsi qu'il arrive souvent, la prospérité n'avait point enseigné la charité, effrayés de ce supplément de bouches à nourrir, chassèrent la mère et les enfants. En prenant la roule de Brest, la pauvre femme se borna à murmurer :
Brest croîtra, Daoulas déchoira; quand tous bâtirez une maison, il en tombera trois. — Brest var cresq; Daoulas var discar; pa saofot eun ti, é couézo tri.
Brest accueillit les réfugiés de Daoulas et les a longtemps honorés comme saints; une rue porte encore leur nom, l'église des Sept-Saints les avait pour patrons. Aussi, depuis le jour où la prédiction fut faite, se réalise- t-elle à chaque moment : Daoulas ne décroît plus, ce serait difficile ; mais Brest élargit constamment sa ceinture, toujours trop étroite.

Un chemin de pèlerins est également mentionné entre Brest et Daoulas dans un acte de 1478 [13, p. 145] :

Le 7 mai 1478, dans une pièce faite au nom du frère Guillaume, abbé, nous lisons  Item un parc appelé An-Parc-Meren estant jouxte le chemin venant de Coetbechan au chemin des pèlerins d'un costé et la terre du Sr de Le Heuc de l'autre, près le village de Treizguinec, en Plougastel-Daoulas.

Un passage de l'Élorn existait, dès 1173, à Camfrout, sur la commune du Relecq-Kerhuon, à 1 kilomètre au nord-est de l'actuel pont de l'Iroise [14]. Côté Plougastel-Daoulas, il devait être proche du lieu-dit le Passage, au bord de l'Élorn. Ce passage porte également le nom de Tréisguinec ou Treisquinet. Treisguinet est le nom côté Plougastel et Camfrout le nom côté Kerhuon.

Coat-bechan (Coat-pechan) est indiqué dans le cadastre du XIXe siècle de Plougastel à 300 mètres à l'est du lieu-dit le Passage. La terre du seigneur de le Heuc devait se trouver près du Passage puisqu'il a fait don de son droit de passage: « Le samedy fête de saint Berthelemi, 1399, visa par le seigneur évêque de Léon du don fait à l'abbaye par Hervé Le Heuc, de son droit au passage de Treizsquinec, à la charge de dire trois messes par semaine et d'un anniversaire à chant [13, p. 123].

On peut penser que le chemin des pèlerins n'est autre que le chemin qui menait du Passage de Plougastel à Daoulas par Loperhet. Un texte mentionne deux hôpitaux sur cet itinéraire: « De mon côté moi G., évêque [ ...], je lui concède en outre l'hôpital Saint-Jacques et l'hôpital de Treisguinec [13, p. 63] ». D'après le chanoine Peyron, G. n'est autre que Geoffroy, évêque de 1170 à 1185 [13, p. 60].

Saint-Jacques correspond vraisemblablement à Saint-Jacob, au bord de l'ancienne route de Daoulas au Passage, à 1 kilomètre au nord-ouest du bourg de Loperhet. Au Moyen Âge, le chemin par Loperhet devait être très fréquenté. On trouve un hôpital ou une halte tous les 5 kilomètres à Treisguinec au bord de l'Elorn, à Saint-Jacob, à Daoulas et à L'Hôpital-Camfrout. A-t-on là un chemin de pèlerinage pour se rendre à l'abbaye de Landévennec, un itinéraire du chemin de Saint-Jacques, un chemin des Sept Saints reliant Landévennec à Brest par Daoulas, une section du chemin des Sept Saints de Bretagne, ou bien tout cela en même temps ? On l'ignore.

Les Sept Saints de Biconguy à Trédias (Côtes d'Armor)

En 1707, Dom Lobineau, moine mauriste et grand historien de la Bretagne écrit à propos du pèlerinage du Tro-Breizh : "Ce voyage était une dévotion si en usage autrefois qu'il y avait un chemin tout au travers de la Bretagne, fait exprès, que l'on appelait, pour ce sujet, le chemin des sept saints, dont on voit encore les restes au Prieuré de Saint-Georges près de Dinan" [15, p. 538].

Un ancien chemin reliant Dinan à Saint-Georges, sans doute celui mentionné par Dom Lobineau, existe encore en partie. En suivant le vieux chemin de Dinan à Broons (cadastre de 1843 de Brusvily, section C4), on arrive sur la commune d'Yvignac et on passe près de la chapelle templière de Lannouée [16]. Ensuite, le Chemin des Petites croix (cadastre d'Yvignac de 1836, section A3) mène à Trédias par l'Hôtellerie. En poursuivant 400 m dans la même direction, on arrive au bord de la Rosette où avait été bâti l'ancien prieuré-hôpital de Saint-Georges. Le marquis de l'Estourbeillon a publié la lettre de Charles de Blois du 15 décembre 1346 qui confirme la fondation :

Nous, Charles, duc de Bretagne, vicomte de Limoges, sire de Guiche et du Maine et nous, Julienne (Jehanne), duchesse de Bretagne, o l'authorité de nous, le Duc, et ladite duchesse nostre très chier compagne, donnée quant A toutes les choses qui ensuyvent, faisons savoir à tous: Que comme nostre très cher et ami baschelier, Monsour Geffroy Le Veier et dame Jeanne (Rouxel), sa femme, ayant commencé et fondé, et ayant entente et volonté de parfaire et achever en l'honneur de Dieu, nostre Créateur et de nostre Dame, la beniste et glorieuse vierge, nostre Dame et de la vraie sainte Croix et de Monsieur saint Jacques et toute la sainte compaignie de Paradis, un hospital au bout de la chaussée de Trédias en la paroisse de Tremeur, sur le Chemin des Sept Saints de Biconguy en la diocèse de Saint Malo [17, p. 307].

Une série d'actes mentionnent le prieuré Saint-Georges :

Le 15 février 1582, le même seigneur, Messire Louis d'Espinay, agissant tant pour lui que pour Messire Charles d'Espinay, marquis de Vaucouleurs, seigneur d'Yvignac, son fils, fait au couvent de Trédias une nouvelle fondation dans laquelle on le voit donner aux religieux, un grand pré nommé les Couailles du moulin de Trédias, appartenant audit seigneur à cause de sa chatellenie d'Yvignac, d'une contenance de 3 vergées, joignant d'un côté le chemin du Roy qui conduit du bourg de Trémeur au couvent de Saint-Georges [17, p. 304].

15 novembre 1470. — Acte de ratification passé entre le prieur de Saint-Georges, d'une part, et Jean du Bouays, d'autre part, d'un contrat d'échange passé entre eux, le 6 octobre précédent, par lequel ledit du Bouays avait cédé audit prieur, savoir : une pièce de terre en la paroisse de Tremeur, près de l'hôpital de Saint-Georges, contenant environ 2/3 de journal, joignant d'un bout au chemin par lequel l'on va dudit hôpital au bourg de Tremeur, appelé le Chemin des Pèlerins, chargée de 11 deniers de rente dus à Messire Olivier Le Vayer, sgr. de Tregomar, dixme et obéissance, suivant coutume. Et pour récompense ledit prieur avait baillé audit du Bouays 6 sols 8 deniers de rente dus audit prieuré par Pierre Davy, de Jugon [18].

10 juin 1482. — Traité passé entre les religieux de Saint-Georges d'une part, et Noël Quinquenel, pour et au nom de Perrine Renouvel, sa femme, et consorts, d'autre part, par lequel il fut reconnu que dès le 1er décembre 1470, ont lieu un contrat d'échange entre lesdits religieux d'une part, par lequel, lesdits religieux avaient cédé à ladite Renouvel, savoir : 6 boisseaux 1/2 de froment de rente, mesure de Plumaudan, dus auxdits religieux par Noël Chouette, sur hypothèque valable, et en retour ladite Renouvel avait cédé auxdits religieux une pièce de terre en la paroisse de Tremeur, proche de l'hôpital de Saint-Georges, contenant environ 2/3 de journal, joignant d'un côté auxdits religieux, et d'un bout au chemin qui va dudit hôpital à Tremeur, nommé le Chemin des Pèlerins, tenue prochement de N. Le Compte et sa femme à cause d'elle, sieur et dame de Penguily, à charge de 7 deniers de rente. [18].

J. Janvier a publié la légende des sept saints de Biconguy [19] :

Dans le pays où se trouvent à présent les paroisses de Trémeur et de Trédias vint s'établir un saint Georges, qui eut sept enfants nés ensemble le même jour, lesquels restèrent tous dans le pays et se sanctifièrent. Ce sont saint Georges, saint Thias, sainte Urielle, saint Cado, saint Laurent, saint Firmin, saint Armel. Il y avait donc deux saints Georges, le père et l'un des fils, et je ne vois pas pourquoi l'on n'ajouterait pas le père aux sept enfants, ce qui ferait huit saints.

Presque tous les sept saints avaient leur chapelle dans un rayon de 5  autour de Saint-Georges . On trouve la chapelle Saint-Cadoà 5 km à l'ouest de Saint-Georges, sur la commune de Sévignac. Près du bourg d'Yvignac, à Trélée, une chapelle est dédiée à Saint-Firmin. À 200 m au sud-ouest de Saint-Georges, au sud de la Rosette, la croix de Saint-Urielle marque l'emplacement de l'ancienne église paroissiale de Trédias. À 400 m au sud-ouest, au nord de la Rosette, il y avait autrefois une chapelle près de la croix de Saint-Thias. Sur les sept saints, il en reste seulement deux qui n'ont ni croix ni chapelle connues à proximité : saint Armel et saint Laurent.

J. Janvier précise :

Sur le bord du chemin, devant l'hôpital Saint-Georges, il y avait cinq ou sept croix plantées toutes sur un seul et même piédestal. L'une des sources de mes renseignements dit qu'il y en avait sept, mais un honorable ecclésiastique, qui est né à Saint-Georges et qui y a passé son enfance, croit n'avoir vu que cinq trous dans ce piédestal, qui était énorme, dit-il. Dans chacun de ces trous se trouvait autrefois une croix scellée avec du plomb. Pendant la Révolution, les bleus brisèrent toutes ces croix. Le piédestal fut enfoui dans la route qui passe en ce lieu, lorsqu'on la fit.

Croix de Saint-Tias au bord du chemin des Sept Saints de Biconguy

Ainsi, un culte des Sept Saints associé à un chemin de pèlerinage est attesté à Trédias et Trémeur. Le chemin des Sept Saints de Biconguy mentionné en 1346 existe toujours. C'est un chemin qui relie Saint-Georges au bourg de Trémeur en longeant la Rosette. Une croix appelée Croix de Saint-Thias, l'un des sept saints, a été érigée au bord du chemin.

La chapelle Saint-Laurent-des-Sept-Saints d'Yffiniac (Côtes d'Armor)

La chapelle Saint-Laurent est aussi appelée chapelle des Sept-Saints. On y vénère saint Armel, saint Gwénolé, saint Pabu, saint Méen, saint Cadoc, saint Jacut et saint Aubin. Près de la chapelle, une fontaine à fronton contient sept niches qui abritent les sept statuettes des sept saints.

J. Trévédy a recueilli une légende se rapportant à cette chapelle [8, p. 159] :

À Yffiniac, on a pu recueillir, en 1854, la légende qui suit: « Un seigneur, de retour d'une lointaine expédition, aurait, égaré par la jalousie, martyrisé dans ce lieu (auprès de la chapelle ou de la fontaine des Sept-Saints) ses sept enfants, tous d'une ressemblance frappante et vêtus habituellement de la même manière. »
Si la légende a été exactement reproduite, il faut reconnaitre qu'au premier abord elle semble bien éloignée des autres. Ici ce n'est plus la mère, c'est le père qui résout la mort de ses enfants; ceux-ci n'échappent pas à la mort, ne deviennent pas évèques. La légende a pourtant quelques points de contact avec les légendes qui précèdent; l'un d'eux nous est révélé par ce détail puéril : « Ils étaient habituellement vêtus de la même manière. » Qu'est-ce à dire? Que tous les sept étaient du même âge ou jumeaux, comme ceux dont nons avons parlé.
De plus, les sept enfants martyrs de la démence de leur père sont les sept saints honorés primitivement dans la chapelle : autrement quelle raison avait-on d'indiquer la chapelle comme le lieu de leur mort ? Ne faut-il pas entendre qu'ils furent noyés dans la fontaine, comme les sept autres dont nous avons parlé?

La chapelle des Sept-Saints du Vieux-Marché (Côtes d'Armor)

La chapelle des Sept-Saints du Vieux-Marché a été érigée entre 1703 et 1714. L'aile sud est construite au dessus d'un dolmen qui sert de crypte. On y vénère les Sept Saints Dormants d'Éphèse [20] [21].

Les sept saints invoqués au Vieux-Marché sont Maximian, Marc ou Malc, Martinian, Denes (Denis), Yan (Jean), Serafion, Constantin. On retrouve leurs noms dans la gwerz des sept-saints de Plouaret (guerz ar seiz sant en parous plouaret) [22, p. 14] et aussi à Botmeur [23].

La légende peut être résumée ainsi : au cours du IIIe siècle, sept officiers chrétiens persécutés par l'empereur Dèce se réfugient dans une caverne. L'empereur finit par les découvrir endormis dans leur cachette et les fait emmurer. Quelques siècle plus tard, un maçon ouvre par hasard la grotte où sont enfermés les Sept Dormants. Ceux-ci se réveillent. L'empereur Théodose accourt et voit dans ce miracle une preuve de la résurrection des morts. Dans une autre version, les sept chrétiens s'enferment dans la caverne.

Le dolmen sur lequel est bâtie la chapelle des Sept-Saints

L'histoire a été introduite en Gaule au VIe siècle par Grégoire de Tours. En 587, ce dernier a traduit en latin avec l'aide d'un Syrien, un texte syriaque écrit vers 520 par Jacques de Saroug, évêque en Syrie. Dans le texte latin appelé "Passio septem dormientium apud Ephesum", les sept dormants sont appelés Maximianus, Malcus, Martinianus, Constantinus, Dionisius, Iohannes et Serapion [24, p. 365]. Le texte latin a été traduit en français au XIIIe siècle Écrite entre 1261 et 1266, la Légende dorée de Jacques de Voragine s'inspire du texte de Grégoire de Tours. Les sept dormants sont appelés Maximianus, Malchus, Marcianus, Dionysius, Johannes, Serapion et Constantinus [25, p. 435]. Les noms de la tradition copte sont également identiques au texte breton de la « Gwerz ar Seiz Sant » [26, p. 600].

Le culte de Sept Dormants est-il arrivé au Vieux-Marché dès le VIe siècle comme l'ont affirmé E. Renan [27, p. 205] et L. Massignon [22, p. 1] ? Rien n'est moins sûr. Le concile de Tours de 567 condamne les cultes devant les mégalithes. Le concile de Nantes de 658 va plus loin en ordonnant la démolition des mégalithes. Un culte des Sept Dormants est difficilement envisageable à cette époque dans un dolmen du Vieux-Marché. La christianisation des mégalithes est vraisemblablement nettement plus tardive, et même peut-être beaucoup plus tardive comme pour le menhir de Saint-Uzec à Pleumeur-Bodou qui a été christianisé en 1674 lors d'une mission du père Maunoir.

La gwerz laisse également penser qu'il n'y avait pas de chapelle près du dolmen :

3. Dans l'évêché de Tréguier, dans la paroisse de Plouaret
L'Esprit-Saint a élevé une Chapelle
sans chaux, sans argile, ni maçon, ni couvreur, ni charpentier
celui qui vient la voir verra que c'est la vérité.
4. La Chapelle n'est formée que de six pierres
quatre rochers servaient de murailles
et deux autres de toiture :qui ne comprendrait
que seul le Dieu tout-puissant a pu la bâtir ? [22, p. 13]

Si l'on en croit la gwerz, la chapelle était le dolmen. La chapelle n'apparaît que dans la deuxième partie de la gwerz, celle qui est dédiée à la fontaine, à partir de la strophe 33 :

33. Outre la jolie petite chapelle, il y avait encore, près d'elle
une belle Fontaine des VII Saints,
et elle a sept sources
sept ruisselets par lesquels Dieu donne des grâces
et Il continue a faire en tout temps nombre de miracles. [22, p. 16]

A l'époque où les strophes 1 à 32 ont été rédigées, la chapelle n'existait sans doute pas. En revanche, elle devait exister quand les strophes 33 à 54 ont été rédigées. Un dolmen n'est pas vraiment compatible avec le qualificatif de "jolie chapelle" employé dans la gwerz. À la strophe 47, on indique que du blé était entreposé à la chapelle, ce qui est difficilement envisageable dans le dolmen ou en plein air à l'extérieur.

La gwerz de Plouaret ne parle jamais de sept dormants. Elle parle de sept saints et de sept frères. Elle indique aussi un sommeil de 177 ans, ce qui ne correspond ni au texte de Grégoire de Tours, ni à la Légende dorée qui indiquent 372 ans. Il faut attendre l'historien Vincent de Beauvais (1190 ?-1264) pour voir le sommeil des sept dormants réduit à 192 ans [24, p. 367]. Les empereurs Dèce et Théodose II ont régné respectivement, de 249 à 251, et de 408 à 450.

Une tentative d'éradication d'un culte pré-chrétien à sept frères a sans doute eu lieu, peut-être seulement vers le XVIe siècle en introduisant le culte des Sept Dormants associé à celui de Marie. La première partie de la gwerz pourrait être l'écho de cette chistianiation d'un culte pré-chrétien. La seconde partie pourrait indiquer que l'introduction du culte des Sept Dormants n'a pas été un franc succès et que l'ancien culte de l'eau est resté bien vivant.

Ainsi, l'histoire des Sept Saints du Vieux-Marché commence peut-être à se démêler. Un culte pré-chrétien à sept frères pouvait exister près d'un dolmen et d'une fontaine depuis des temps immémoriaux. Vers le XVIe siècle, on a tenté de d'éradiquer un ancien culte en construiant une chapelle sur le dolmen. Trois cultes ont alors co-existé, celui des sept frères et de la fontaine, celui des Sept Dormants dans le dolmen et celui de Marie dans la chapelle. Seules les appellations "Sept Saints" de la gwerz pourraient indiquer que le culte des Sept Saints de Bretagne a existé à cet endroit.

Légende des Sept Saints des environs de Josselin et de Pontivy

J. Trévédy a recueilli une légende des Sept Saints dans les environs de Josselin [8, pp. 159-160] :

Dans l'arrondissement de Vannes, au sud de l'Oust, nous trouvons une légende analogue.
Ce n'est plus une pauvre femme qui met au monde sept enfants : c'est une reine d'Irlande. En l'absence du roi, elle ordonne de les noyer. Mais la femme qui portait le panier les renfermant rencontre le roi revenant d'une expédition lointaine. Le roi entend des plaintes sortant du panier, il l'ouvre : la femme avoue l'ordre qu'elle exécutait. Le roi lui pardonne à la condition qu'elle laisse croire à la reine que les enfants sont noyés. Le roi les fait élever et, quand ils ont grandi, les présente à la reine qu'il condamne à mort. Mais les sept intercèdent pour leur mère et le roi pardonne. Bientôt ils demandent à se retirer du monde. Le roi consent à contre coeur ; mais il en garde un. Les six autres passent la mer débarquent en Bretagne où ils sont bientôt rejoints par leur frère; et tous sept deviennent moines ou évêques. Les noms de ceux-ci sont connus : c'est Jacut, resté le dernier en Irlande; Maudez, Congar, Gravé, Perreux, Gorgon et Dolay.
Cinq.d'entre eux, Jacut, Congar, Gravé, Perreux et Gorgon sont patrons de paroisses portant leurs noms, situées entre l'Oust et la Vilaine (arrondissement de Vannes). Dolay a sa paroisse dans le même arrondissement, mais sur la rive gauche de la Vilaine. Maudez a une chapelle avec une fontaine aujourd'hui comblée dans la commune de la Croix-Helléan, près de Josselin.
D'après la légende, les sept enfants de la reine d'Irlande devaient être noyés dans cette fontaine.

J. Trévédy rapporte une légende semblable dans les environs de Pontivy [8, p. 159] :

Voici une troisième légende répandue dans la partie de l'ancien évêché de Cornouaille comprise aujourd'hui dans les Côtes-du-Nord et le Morbihan, notamment cantons de Mûr et Pontivy.
Sept enfants, nés ensemble, comme ceux dont nous venons de parler, furent abandonnés, disons mieux, exposés par une mère dénaturée. La légende dit le lieu: Ce sont les bois du Quélenec, appartenant à notre savant confrère, mon vieil ami Charles de Keranflec'h-Kernezne. Ces enfants furent nourris par une chèvre blanche; disent la plupart, une biche, disent quelques-uns. Mais tous sont d'accord sur le lieu où ils furent élevés. Dans le bois il y a un rocher de la Chèvre, une fontaine de la Chèvre et un canton des Sept-Fontaines... C'est là !...
Les sept enfants grandirent et devinrent tous évêques. Tous sont honorés sous un seul nom pris apparemment comme nom de famille, les saints Mairet ou Mairec.
En récompense de ses bons soins, la chèvre vit encore; et elle s'associe à sa manière au culte rendu à ses nourrissons. Elle a mème sa part modeste, il est vrai, mais bien méritée, dans les hommages populaires. Elle ne manque pas de venir chaque année, visiter la chapelle de Kergrist-Neuliac, la veille de la fête des saints. Aussi était-il d'usage de faire pour elle une litière de paille fraîche sous le porche de la chapelle. Depuis quelques années, cet usage a cessé. Mais la chèvre revient toujours. Notre confrère Keranflec'h, bien que voisin, ne l'a jamais vue ; mais il pourrait nous montrer nombre de braves gens qui, plus heureux que lui, l'ont rencontrée sur les landes de Saint-Guen et de Saint-Connec courant vers la chapelle, la veille de la fête au soir.

L'autel des Sept Saints de la cathédrale de Quimper

A-M. Thomas indique qu'il y avait autrefois dans la cathédrale de Quimper, un autel des Sept-Saints [28, p. 690] :

Dom Lobineau dit avoir vu au prieuré de Saint Georges, de Dinan, « des vestiges d’un chemin pavé destiné tout exprez, appelé pour cela le Chemin des sept Saints. » Il ajoute : « On voit encore dans l’Église de Quimper, au costé méridional de la porte du chœur, un ancien autel dédié aux sept saints, ou ces sept évesques sont dépeints avec leurs attributs tirés de leurs principaux miracles, et leurs noms au bas. »
Cet autel a disparu, mais la petite niche qui le surmontait existe toujours à l’entrée du chœur, au dessous de la statue de saint Corentin ; c’est là qu’on exposait aux époques de ces grands pèlerinages la relique du saint patron. Les pèlerinages des Sept Saints, appelé aussi Tro Breiz, se renouvelait, à la fin du XIVe siècle (du moins dans l’Evêché de Vannes), quatre fois par an à Pâques, à la Pentecôte, à la fête de saint Michel, et à Noël ; c’est ce qu’on appelait les quatre temporaux ; la durée de chacun était d’un mois (quinze jours avant, et quinze après chacune des quatre fêtes).

La chapelle Notre-Dame-du-Haut de Trédaniel

Il existe encore quelques lieux en Bretagne où on trouve sept saints réunis. La chapelle Notre-Dame-du-Haut à Trédaniel en est l'un d'eux. On y vénère sept saints : saint Méen pour les fièvres, saint Mamert pour les coliques, saint Yvertin et sainte Ujeanne pour les maux de tête, saint Hervé pour protéger les bestiaux, saint Hubert contre la rage et saint Lubin.

Les sept évêques évangélisateurs de la Gaule

À l'extérieur de la Bretagne, on trouve également des groupes de sept saints. Au VIe siècle, dans son Histoire des Francs, Grégoire de Tours écrit qu'au temps de l'empereur Dèce (249-251), sept évêques ont été envoyés pour évangéliser la Gaule  [29, p. 23]:

Sous l'empereur Dèce il s'éleva contre le nom chrétien un grand nombre de persécutions, et on fit un si grand carnage des fidèles qu'on ne pourrait les compter. Babylas, évêque d'Antioche avec trois petits enfans, Urbain Prilidan et Épolone, Sixte évêque de la ville de Rome; Laurent, archidiacre, et Hippolyte, reçurent le martyre pour avoir confessé le nom du Seigneur. Valentinien et Novatius, alors les principaux chefs des hérétiques, à l'insinuation de l'ennemi de Dieu, attaquèrent notre foi. Dans ce temps sept hommes, nommés évêques, furent envoyés pour prêcher dans les Gaules, comme le rapporte l'histoire de la passion du saint martyr Saturnin. « Sous le consulat de Décius et de Gratius, comme le rappelle un souvenir fidèle, la ville de Toulouse eut pour premier et plus grand évêque saint Saturnin. » Voici ceux qui furent envoyés : Gatien, évêque à Tours; Trophime à Arles; Paul à Narbonne, Saturnin à Toulouse, Denis à Paris, Strémon en Auvergne et Martial à Limoges.

Il ne semble pas qu'un culte collectif de ces sept saints se soit développé.

Les sept évêques évangélisateurs du sud de l'Espagne

L.-M.-O. Duchesne rapporte une légende qu'on trouve dans le martyrilogue d'Adon écrit vers 860 [30, p. 165]. À la date du 15 mai on trouve sept saints fêtés collectivement :

Sept évêques, Torquatus, Ctesiphon, Secundus, Indaletius, Caecilius, Hesychius et Euphrasius, sont ordonnés à Rome par les apôtres et envoyés en Espagne. Ils se présentent d'abord à Acci, actuellement Guadix, localité située à l'est de Grenade, dans l'extrême sud de la province carthaginoise. Comme ils se reposaient à proximité de la ville, les païens, qui célébraient une fête, se précipitèrent sur eux et les mirent en fuite. Les évêques franchirent un pont, lequel s'écroula aussitôt sous le poids de ceux qui les poursuivaient. Une « sénatrice » appelée Luparia donna alors le signal de la conversion. Puis les apôtres se dispersèrent et allèrent fonder des églises dans la région, à Illiberris (Grenade), Urci, Illiturgi, etc.

L.-M.-O. Duchesne fait remarquer que la légende de saint Jacques est proche de celle des sept évêques. On y trouve saint Jacques entouré de sept disciples. Après le martyre de saint Jacques à Jérusalem, les sept disciples embarquent sur un navire qui les amène en sept jours à Iria près de Compostelle. Mal accueillis, les sept disciples sont pourchassés et prennent la fuite. Ils passent sur un pont qui s'écroule quand les poursuivants arrivent.

On constate une étrange similitude entre la légende des sept disciples de saint Jacques et le martyrologue d'Adon. Le martyrologue d'Adon est un résumé de traditions multiples reprises dans d'autres martyrologues. Les sept évêques apparaissent à la date du 15 mai dans les martyrologues romains publiés à partir de 1583, notamment celui de 1878 [31] :

En Espagne, les saints Torquat, Ctesiphon, Second, Indalèce, Cécilius, Hésychius et Euphrase, qui, ayant été ordonnés évêques à Rome par le saints apôtres, furent envoyés en Espagne pour prêcher la parole de Dieu : après l’avoir annoncée en plusieurs villes , et avoir soumis au joug de la foi une multitude innombrable de peuples, ils moururent en paix en divers lieux de ces provinces : Torquat à Cadix, Ctésiphon à Vierze, Second à Avila, Indalèce à Portilla, Cécilius à Elvire, Hésychius à Gibraltar, et Euphrase à Andujar.

Un culte collectif des sept évêques du sud de l'Espagne a pu se développer. Les sept évêques sont représentés dans la cathédrale de Guadix.

Conclusion

Des légendes des sept frères étaient manifestement connues dans toute la Bretagne depuis des temps immémoriaux. Des groupes de sept frères devaient être vénérés en divers endroits. Malgré la diversité, on retrouve une certaine unité. Les frères deviennent tous évêques, ou bien sont tous vêtus de la même façon, ou encore sont tous noyés en même temps. Des groupes arrivent même d'outre-Manche. Des pélerinages aux sept frères pouvaient exister dès le Haut Moyen Âge ou même avant. C'est vraisemblablement le cas pour les sept saints de Biconguy et les sept saints d'Erdeven. Les sept saints fondateurs de Bretagne ont pu s'ajouter naturellement aux groupes existants. C'est peut-être vers le IXe siècle qu'on a fondu un ensemble de pèlerinages aux sept frères en un pèlerinage unique qui forme un circuit en Bretagne. Si nos hypothèses sont exactes, ce circuit devait passer par les cathédrales de Saint-Pol-de-Léon, Tréguier, Saint-Brieuc, Saint-Malo, Dol, Vannes, Quimper, et aussi par d'anciennes destinations de pèlerinages aux sept frères telles que Bulat, Erquy, Trédias/Trémeur, Erdeven et peut-être Brest. Nous avons peut-être là le véritable itinéraire des Sept-Saints de Bretagne, une probable christianisation d'une série de cultes aux sept frères remontant à la nuit des temps.

Y. Autret
Mai 2021

Références

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